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Contrefaçon de marque : ce que l'expert judiciaire compare entre deux produits

Contrefaçon de marque : ce que l'expert judiciaire compare entre deux produits

L'expertise contrefaçon est la mission technique confiée à un expert judiciaire pour comparer un produit authentique et un produit contrefait, en matière de marque, de brevet ou de droit d'auteur. Elle prolonge le constat d'huissier et la saisie-contrefaçon, qui fournissent la preuve au tribunal.

Une contrefaçon se prouve par faisceau, pas d'un seul indice

  • La preuve d'une contrefaçon se construit par un faisceau d'éléments matériels : constat d'achat dressé par un huissier de justice, saisie-contrefaçon, expertise comparative des deux produits.
  • L'expert judiciaire répond à une question technique de propriété intellectuelle, posée par le juge et préparée par l'avocat du titulaire de la marque ; la qualification juridique ne lui appartient pas.
  • Une saisie-contrefaçon non suivie d'une action au fond dans le délai réglementaire encourt la nullité, et le contrefacteur récupère les pièces saisies.

Ce que l'expertise contrefaçon cherche à établir

Le titulaire du droit qui soupçonne une atteinte à sa marque, à son brevet ou à ses droits d'auteur se heurte vite à la même difficulté : il lui faut démontrer une reproduction ou une imitation, sur un produit contrefait qu'il ne détient pas et dont il ignore la provenance. L'expertise contrefaçon répond à ce besoin en matière de propriété intellectuelle, et la mission confiée à l'expert judiciaire en fixe le périmètre : comparer les produits saisis, décrire et documenter, sans se prononcer sur la qualification. Le technicien désigné, inscrit sur une liste de cour d'appel, constate des faits ; le tribunal en tire les conséquences de droit.

La distinction n'est pas formelle. En matière de propriété intellectuelle, la contrefaçon s'apprécie au regard du titre déposé, de son étendue et du risque de confusion dans l'esprit du public. Ce raisonnement relève du juge. L'expert, lui, dit si la couture est la même, si l'alliage a la même composition, si le code source partage des fonctions identiques. Un rapport qui conclurait « il y a contrefaçon » sortirait de sa mission et affaiblirait le dossier plutôt qu'il ne le renforcerait.

Trois familles de titres justifient ce type d'expertise : les marques et les dessins et modèles, où la comparaison porte sur l'apparence et les signes ; les brevets, où elle porte sur les caractéristiques techniques revendiquées ; le droit d'auteur, y compris pour les logiciels, où elle porte sur l'originalité et sur les emprunts. Chaque famille appelle des compétences différentes, ce qui explique la spécialisation des experts.

Comment prouver une contrefaçon ?

La preuve se construit par accumulation, jamais par une pièce unique. Un produit suspect acheté sans formalisme ne vaut presque rien devant une juridiction : rien n'établit d'où il vient, ni qu'il n'a pas été modifié depuis. C'est pourquoi la lutte anti-contrefaçon repose sur des actes dont la date, l'auteur et les conditions sont incontestables. Deux d'entre eux précèdent presque toujours l'expertise proprement dite.

Le constat d'achat, première pièce du dossier

Le constat d'achat consiste à faire acquérir le produit litigieux par un tiers, en présence d'un commissaire de justice qui décrit l'opération, scelle l'objet et conserve le ticket. Depuis le 1er juillet 2022, le commissaire de justice a remplacé l'huissier de justice, dont il exerce les attributions. La jurisprudence de la Cour de cassation encadre strictement cet acte : l'acheteur ne doit pas être le mandataire du demandeur, et le professionnel ne doit pas être mis en confiance par une manœuvre. Un constat d'achat mal préparé est écarté, et avec lui la seule preuve de la mise sur le marché.

Le constat d'huissier sur internet

Quand l'offre circule sur un site de vente en ligne, le constat d'huissier prend une forme technique. Le professionnel doit vider les caches, désactiver le serveur proxy, relever l'adresse de la machine et horodater chaque capture. Cette méthodologie, issue d'une norme professionnelle reprise par les tribunaux, distingue un constat opposable d'une simple impression d'écran. Les informations ainsi figées servent ensuite de point de départ à la requête adressée au juge.

Quels indices l'expert compare entre deux produits ?

L'expert travaille sur un exemplaire authentique fourni par le titulaire du droit et sur le ou les exemplaires saisis. Il ne cherche pas la ressemblance globale, qui saute aux yeux et n'apprend rien : il cherche les points où une contrefaçon se trahit, parce que l'atelier copieur ne reproduit jamais l'ensemble de la chaîne de fabrication. Dans le luxe, le vêtement et la maroquinerie, ces points sont documentés depuis longtemps, et les maisons tiennent des fiches de comparaison que leur équipe transmet à l'expert.

Ce que l'expert examine Pourquoi c'est discriminant
Matières et composition Analyse de laboratoire sur le cuir, l'alliage ou le textile : la substitution de matière première est le premier poste d'économie du contrefacteur.
Assemblage et finitions Pas de couture, symétrie, tolérances d'usinage : ces gestes dépendent d'un outillage que l'atelier copié ne possède pas.
Signes et marquages Reproduction du logo, typographie, position, gravure : l'imitation est souvent fidèle de loin et fautive au niveau du détail.
Identifiants et traçabilité Numéro de série, puce, code imprimé : l'expert vérifie la cohérence avec les données de production du titulaire.
Emballage et documentation Notice, garantie, conditionnement : la chaîne documentaire est rarement copiée avec le même soin que le produit.

Le rapport décrit chaque écart, l'illustre par des photographies ou une vidéo macroscopique, et indique la méthode employée. Lorsqu'une compétence sort de son domaine, l'expert peut s'adjoindre un sapiteur, technicien associé chargé d'un point précis, dans le cadre prévu par le code de procédure civile. Un dossier de contrefaçon associe fréquemment un spécialiste de la matière et un spécialiste de la marque.

Comment se déroule une saisie-contrefaçon ?

La saisie-contrefaçon est la mesure probatoire propre à la propriété intellectuelle. Elle permet d'aller chercher la preuve chez l'adversaire, avant tout débat, sur autorisation d'un juge. Le titulaire du droit présente une requête au président du tribunal judiciaire compétent, qui rend une ordonnance de saisie-contrefaçon fixant les lieux, l'objet et l'étendue des opérations. Le code de la propriété intellectuelle la prévoit à l'article L. 615-5 pour les brevets et à l'article L. 716-4-7 pour les marques, numérotation issue de la réforme de 2019 qui a remplacé l'ancien article L. 716-7.

Le commissaire de justice se présente sur place, muni de l'ordonnance, et peut être assisté d'un expert et de personnes qualifiées. Il décrit les produits, en prélève des échantillons, copie les documents comptables et relève les circuits d'approvisionnement et de stockage. Ces éléments servent aussi à évaluer la masse contrefaisante, c'est-à-dire le volume de produits litigieux mis en circulation, dont dépendra l'indemnisation du préjudice. Avant la création du tribunal judiciaire, le 1er janvier 2020, ces requêtes étaient portées devant le tribunal de grande instance, et le tribunal de grande instance de Paris concentrait déjà l'essentiel du contentieux des brevets.

La contrepartie de cette mesure est stricte : le saisissant doit engager une action au fond dans un délai réglementaire, de vingt jours ouvrables ou trente et un jours civils, le délai le plus long étant retenu. À défaut, la saisie est annulée sur demande du saisi, et les pièces recueillies deviennent inutilisables. Quand le titulaire du droit n'est pas encore en mesure de plaider, une autre voie existe : le référé fondé sur l'article 145 du code de procédure civile, qui permet d'obtenir une mesure d'instruction avant tout procès sans enclencher ce compte à rebours.

Logiciels, bases de données et intelligence artificielle

La contrefaçon ne se limite pas aux objets. Un logiciel, une base de données, une interface, un modèle statistique sont protégés, et leur comparaison demande une expertise judiciaire informatique. L'expert compare alors le code source des deux versions, la structure des fichiers, les commentaires, les identifiants internes et jusqu'aux erreurs conservées d'une version à l'autre, qui constituent la signature la plus difficile à effacer. Les mêmes principes s'appliquent à une application mobile ou à un jeu dont un utilisateur reprend les ressources graphiques.

L'intelligence artificielle déplace le raisonnement sans le changer. Un modèle entraîné sur des œuvres protégées, un outil qui restitue des extraits de base de données, un générateur d'images dont les sorties reprennent un dessin déposé : dans chaque cas, la question technique reste la comparaison de ce qui est produit avec ce qui est protégé, et la reconstitution du chemin qui mène de l'un à l'autre. La technologie impose seulement de conserver les traces, car un modèle se met à jour et efface l'état sur lequel portait la comparaison. Sur un support numérique, l'expertise commence donc par un gel des données, et non par leur analyse. Les méthodes employées rejoignent celles de l'expertise informatique en matière judiciaire, avec la même exigence d'un périmètre écrit avant l'analyse.

Les secteurs où la lutte s'organise

Tous les marchés ne sont pas exposés de la même façon. Le luxe, le vêtement et la chaussure concentrent les volumes, parce que la valeur tient au signe plus qu'à la fonction : reproduire un vêtement ne demande ni brevet ni technologie particulière, seulement un accès à la matière. Les pièces automobiles, les jouets, les cosmétiques et les médicaments posent un autre problème, celui de la sécurité du consommateur, et justifient une réponse plus rapide des autorités de chaque pays.

Les plateformes de vente en ligne ont déplacé le point de contrôle. Un produit contrefait ne transite plus par un entrepôt unique mais par des envois fractionnés, ce qui rend le stockage plus difficile à localiser et la retenue douanière plus dispersée. Le règlement européen relatif au respect des droits de propriété intellectuelle par les autorités douanières organise cette retenue à l'échelle de l'Europe, sur signalement préalable du titulaire. Les équipes spécialisées des marques surveillent en parallèle les annonces, les comptes d'utilisateur et les vidéos promotionnelles, puis transmettent au service juridique les litiges les plus solides. Cette veille n'est efficace que si elle prépare le constat : sans elle, la requête arrive après que le vendeur a changé de nom, et la technologie de surveillance ne sert alors qu'à documenter un préjudice passé.

Questions fréquentes sur l'expertise en matière de contrefaçon

Faut-il un avocat pour demander une expertise contrefaçon ? La requête en saisie-contrefaçon et l'assignation au fond sont présentées par un avocat, qui rédige aussi le périmètre de la mission. La technicité de la matière et la brièveté du délai qui suit la saisie rendent cette assistance nécessaire en pratique.

L'expert judiciaire peut-il conclure lui-même à la contrefaçon ? Non. Il décrit les écarts et les identités entre les produits ; la contrefaçon est une qualification juridique que seul le juge prononce. Un rapport qui empiéterait sur ce terrain serait discuté par la partie adverse.

Quelles sont les méthodes de lutte contre la contrefaçon ? Elles se combinent : détection des faux sur les places de marché par une équipe spécialisée, retenue par les douanes à l'importation, mise en demeure adressée au distributeur, action civile en réparation, action pénale contre les réseaux organisés, et coopération internationale quand la production est délocalisée. Aucun de ces recours n'est efficace seul, et le marquage numérique des produits n'a d'utilité que s'il alimente l'un d'eux.

Que se passe-t-il si les deux produits sont identiques ? L'identité complète simplifie la démonstration mais ne clôt pas le débat : le défendeur peut contester la validité du titre, invoquer un épuisement des droits ou soutenir qu'il est lui-même licencié. L'expertise garde alors son utilité pour dater et localiser la fabrication.

Quels recours après le rapport d'expertise ?

Le rapport déposé ouvre plusieurs chemins, et le choix dépend de l'objectif poursuivi. Une atteinte isolée par un revendeur de bonne foi se règle souvent par une lettre : envoyer une mise en demeure suffit à obtenir le retrait de l'offre et la destruction du stock. Un réseau structuré appelle une réponse judiciaire, et le rapport devient la pièce maîtresse de l'action civile en réparation ou de la plainte au pénal.

Devant le tribunal, le débat porte sur trois points : la validité du titre invoqué, souvent attaquée par une demande en nullité, la réalité de l'atteinte, et l'étendue du préjudice. Sur ce dernier point, la jurisprudence retient le manque à gagner, le bénéfice réalisé par le contrefacteur et l'atteinte à l'image du titulaire. C'est là que la description de la masse contrefaisante prend toute sa valeur : elle donne au juge une base chiffrable pour l'évaluation du préjudice et pour l'indemnisation, plutôt qu'une estimation de principe. La forme du rapport d'expertise compte donc autant que ses conclusions : un document clair, daté et illustré résiste mieux à la critique.

Le jugement peut être frappé d'appel, et la cour d'appel réexamine l'ensemble du dossier technique. Du point de vue de la partie condamnée, contester un rapport suppose des arguments précis : périmètre dépassé, échantillon non représentatif, méthode non reproductible, absence de contradictoire lors d'une opération. La Cour de cassation ne juge pas les faits mais contrôle le respect de ces règles, et une expertise conduite sans contradiction réelle a déjà suffi à faire tomber une décision.

Le métier d'expert en matière de contrefaçon

Aucune formation ne conduit directement à ce métier. L'expert vient de l'industrie, du laboratoire, du développement logiciel ou de la maroquinerie, et ajoute à cette connaissance technique une pratique de la procédure. L'inscription se fait sur la liste d'une cour d'appel, après une période probatoire, et suppose de rédiger dans un cadre juridique imposé plutôt que de livrer un conseil libre. La formation continue porte ensuite moins sur la technique que sur la manière de la restituer sans sortir de sa mission.

Les titulaires de marques emploient par ailleurs leurs propres équipes anti-contrefaçon, chargées de protéger le portefeuille de titres, de surveiller le marché et de préparer les dossiers en amont. Ce service interne n'a pas la qualité d'expert judiciaire : son travail alimente la requête, il ne remplace pas la mesure ordonnée par le juge. La différence est décisive au moment où le dossier arrive devant une juridiction, et elle explique que les deux fonctions coexistent dans les cabinets comme chez les industriels.

Date de publication : - Revu le

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